Ce n’est rien

IMG_9991

 

Entre un roman en cours, un autre en corrections, des articles à rédiger, des illustrations en attente, je me suis dit qu’il serait sympa de faire une pause, parfois, et de déposer une nouvelle par ici.

Généralement, on essaiera de se marrer ensemble. Et parfois, ce sera hyper déprimant, mais pas souvent, c’est promis. Parce que, moi, j’aime bien quand les gens me disent que je les fais rire. C’est pour cela que je vais commencer par une nouvelle triste.

Eh sinon, les gars, je vous ai raconté que mon roman sortira en février 2018? On en reparle plus tard…

 

Ce n’est rien

Face à elle, un vieil homme peine à s’assoir sur un fauteuil inconfortable tandis que son épouse vérifie dans son sac à main si elle a bien pris tous les papiers avec elle. Emmitouflée dans son écharpe, Lisa l’observe, se demandant pourquoi il est là, lui aussi. Leurs regards se croisent, le vieux monsieur lui adresse un sourire mais ses yeux ne mentent pas, elle le voit bien. Il a peur, il est angoissé, mal à l’aise. Lui non plus ne sait pas ce qui va lui arriver.
Lisa regarde par la fenêtre, il fait nuit noire, le jour ne se lèvera pas avant une bonne heure. Elle a l’impression d’attendre depuis des années, sur ce fauteuil froid et trop raide pour accueillir des êtres humains. Elle ferme les paupières quelques instants, il n’en faudra pas plus pour que la salle se remplisse. La jeune femme essaie d’imaginer ce qu’ils font ici, elle se demande si on leur a également dit que tout irait bien, que ce n’était rien.
Une voix s’élève et les appelle un par un. L’épouse du vieil homme lui prend le bras pour l’aider à se lever. Lisa remarque qu’il est venu en chaussons, elle sourit. Il lui adresse un signe de la tête et s’accroche à sa femme pour s’approcher de la voix. Elle leur parle fort, la voix, déchirant au passage le silence angoissant qui règne dans la pièce. Les personnes âgées se dirigent vers l’ascenseur, lentement, puis disparaissent. Ce n’est rien, se dit Lisa.
Comme dans un mauvais film, on l’appelle en dernier. Tel un robot, elle donne les documents, signe ce qui doit l’être et souhaite une agréable journée à la voix. Dans le long couloir, Lisa suit à la lettre la ligne rouge qui doit la mener jusqu’à l’étape suivante. Une femme en bleu l’accueille d’un large sourire, lui demande de la suivre, de se mettre à l’aise, la rassure, lui sourit de nouveau, lui explique que cela ne devrait pas être long, que tout se passera bien. Lisa vérifie l’heure sur l’écran de son portable, envoie un message rassurant à sa mère, omettant de lui préciser la raison exacte de sa présence ici. Puis elle se déshabille, enfile une chemise verte, s’allonge et attend.
Ce n’est rien.
Il fait jour à présent et le soleil s’engouffre dans la pièce, cependant Lisa a froid, très froid. La dame en bleu lui propose une couverture, elle est si gentille. Et, tout à coup, c’est le grand départ. Les couloirs défilent, les portes s’ouvrent, les visages affluent autour de Lisa. « On vous fait quoi? » lui demande-t-on, tandis qu’elle tente de ramener la couverture sur elle. La jeune femme répond du bout des lèvres, comme si elle ne voulait pas qu’on l’entende. « Ce n’est rien! » lui dit-on.
Au moment où l’aiguille s’enfonce dans sa chair, Lisa ferme les yeux et chante intérieurement. Autour d’elle, on parle de tout et de rien. Elle ne lutte pas, elle veut en finir, elle veut s’endormir.
Il est presque midi lorsque Lisa ouvre un œil. Sa tête bourdonne mais elle essaie, tout de même, de la tourner afin de regarder autour d’elle. Elle a toujours cette chanson à l’esprit. Une infirmière se penche sur elle, branche et débranche tout un tas de choses puis passe au jeune homme d’à côté qui dort à poings fermés. Puis on vient la chercher, on lui sourit, on lui demande si elle se sent bien. Est-ce qu’elle se sent bien?
On lui dira, quelques minutes plus tard, que tout s’est très bien passé, qu’il ne reste plus rien. On lui donnera une ordonnance, on lui prendra la tension, on l’aidera à se lever puis elle pourra rentrer chez elle. Lisa se rhabillera, prendra bien ses anti-douleurs et s’en ira. Lorsqu’elle reviendra, quelques semaines plus tard, on lui confirmera: « Aucun problème, tout va bien! »
« Il ne reste plus rien » voilà ce que Lisa retiendra de ce fameux jour. Comme si, parce qu’elle avait fait ce choix, elle ne ressentait rien. Comme si, parce qu’elle avait déjà donné la vie, elle assumerait le fait de la reprendre. Comme si, avec un sourire, elle accepterait qu’on en parle comme d’un kyste.
Ce n’est pas rien, dit-elle aujourd’hui. Et on ne devrait jamais dire à une femme qu’une IVG, ce n’est rien.

Publicités

4 réflexions sur “Ce n’est rien

  1. Bonjour ma chère Laure. Quel plaisir de vous lire à nouveau ici. Quel texte poignant !
    Oui, vous avez raison de le souligner : ce n’est pas rien une IVG même si pour ma part je ne sais pas ce que c’est… Merci pour ce texte si bien écrit… Comme toujours d’ailleurs…
    Gros bisous à vous et passez un agréable week-end ☺☺. Cécile

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Cecile!
      C’est toujours un plaisir d’avoir de vos nouvelles! Merci pour votre commentaire sur ce texte. Lorsque je commence à écrire, la vérité est que je ne sais jamais ce que je vais dire. Et puis, quelqu’un me souffle une histoire dans l’oreille, et c’est parti! (Mais cela reste entre nous, sinon je risque de me faire enfermer…)
      Bon week end Cécile,
      Bises

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s